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- La tyrannie douce de l'air conditionné, par Thierry Paquot (Le Monde diplomatique) :: air conditionné, air conditionné voiture, conditionné à
Apercu : Français dépensaient 115
milliards de francs en voyages.
Durant les cinq premiers
mois de lannée 2001, les agences de voyages ont réalisé des
ventes records (+ 11 %).
Mais, à lheure des grandes
migrations estivales, lamateur de brochures touristiques
souhaitant consommer de lexotisme dans des conditions de
confort maximum prend le pas sur le voyageur en quête de
vagabondage.
Comment sortir de cette opposition ?
Celle du chemin de
fer et de tous les flux.
Celle des changements déchelles :
démographique, économique, territoriale, informationnelle,
etc.
Ainsi
létranger représente-t-il la mobilité, mais une mobilité
qui à la fois nous intrigue (on peut même lenvier) et nous
indiffère ; il nest pas des nôtres et rien ne nous permet
vraiment de le connaître afin de le reconnaître.
Cette
figure de létranger dans la grande ville ne se superpose
pas à celle, plus ancienne, du voyageur.
Elle est nouvelle
comme est nouveau le rapport à létrangeté de notre
semblable qui ne vient pas dici mais conforte néanmoins,
par sa seule présence, notre singularité.
Sa proximité
apparente est bien loin de nous dans le miroir quil nous
tend.
Il constate que, si les termes « touriste » et
« tourisme » apparaissent respectivement en 1800 et 1811
dans la plupart des langues européennes, à la suite de
langlais, il ny a toujours pas dhistoire du tourisme et
encore moins de théorie générale.
Depuis, on sest rattrapé,
et les librairies possèdent toutes un imposant rayon
« voyages et tourisme ».
Un pays qui souvre au tourisme se
ferme métaphysiquement - il offre désormais un décor, mais
non plus sa magique puissance.
Cette dénonciation nest pas nouvelle.
En fait, lappel au
tourisme et son opprobre constituent les deux faces de la
même médaille.
Le déplacement touristique
vise à vérifier lexactitude des informations fournies par
le guide, et si possible à en rapporter la preuve
photographique.
Aller voir « ailleurs » afin de ne plus voir
cet « ici » qui nous insupporte ou nous ennuie.
Mais
ils nétaient pas « touristes » pour autant.
Le passage du « voyageur » au « touriste » se
mesure à leffacement progressif de laccueillance (2),
cette hospitalité nécessairement gratuite et sans
réciprocité affichée, du moins dans limmédiat, et à la
généralisation des structures hôtelières de plus en plus
séparées de la société sur laquelle elles viennent se
brancher.
Parmi ces voyageurs non touristes nous trouvons le pèlerin,
létudiant en quête dinitiation, lartiste, le marchand, le
mercenaire et puis le chemineau, celui qui va par les routes
et les chemins tracer les lignes derrance de son séjour
terrestre.
Celui-là est partout chez lui.
Le touriste nest pas non plus lexilé, le migrant,
le rentier, le fugueur ou encore le vacancier.
Cest-à-dire quil devient disponible
pour rien.
Le touriste nest pas vacant, il doit
impérativement « touristiquer ».
Cest cela la finalité du
tourisme.
Le tourisme est la phase monétarisée, marchandisée, de
lhistoire des voyages.
La rencontre dans ce cas est
impossible, elle nappartient pas au programme.
Il circule, mais doit rentabiliser ses
déplacements.
Le moindre contretemps est vécu comme un
dysfonctionnement de la compagnie organisatrice, et lon
brandit alors la menace dun procès.
Le touriste ne semble à laise que parmi les autres
touristes.
Entouré de touristes, il na plus peur et ose
manifester ses contrariétés face à la qualité du service ou
aux excursions payantes.
Il désire retrouver la même chambre
et le même menu, comme chez lui, pour ne pas être dépaysé et
ne pas avoir à sacclimater.
Du reste, le rythme du circuit
len empêche.
Il lui faut alors un environnement qui soit le
plus neutre, le plus familier possible.
Le tourisme est au
voyage ce que le consensus est à la politique : à savoir, le
minimum à partager, alors même que la tension, la
contradiction dynamisent la démocratie somnolente et que le
voyage senrichit des retards, des inattendus.
Le voyageur sarrange pour être « avec » et « parmi » les
populations rencontrées.
Le touriste, lui, est incapable
dune telle unité.
Nous
vivons à plusieurs temps ; des désirs opposés nous
écartèlent ; et le voyageur que nous rêvons dêtre rivalise
avec le touriste que nous sommes plus souvent que prévu !
Le
premier prend le temps, déguste la durée, le repos,
lattente, alors que le second sinterdit le frivole, le
fugace, la halte.
Il craint laventure, mais espère la
performance, doù le développement sans précédent du
tourisme de lextrême, les ascensions des massifs montagneux
les plus élevés, les expéditions polaires, les traversées
des déserts, bref, tout ce qui est excessif.
Louvre,
mais des heures pour acquérir une poignée de cartes
postales !
Unesco se prête à
cette opération mercantile en répertoriant un imbécile
patrimoine commun de lhumanité.
Etymologiquement parlant,
le « patrimoine » ne peut aucunement concerner toute
lhumanité, du reste de nombreuses langues ne possèdent ni
le mot ni lidée.
Choay (4) sous-entend une certaine
conception de lhistoire, un rapport particulier au passé,
au présent et à lavenir (5) que toutes les sociétés - et
les peuples qui les composent - ne partagent pas
pareillement.
Unesco se voit obligée
diplomatiquement de classer des ouvrages dart (ponts,
quais, etc.
Blague à part, lidentité des peuples et des
cultures passe avant tout par leur singularité.
Chercher un
patrimoine comparable dun pays à un autre est un leurre
dangereux qui uniformise.
Unesco ni le tourisme organisé ne la
possèdent.
Le tourisme massif est là, le nier serait suicidaire : 635
millions de touristes dans le monde en 1999, et probablement
plus dun milliard et demi en 2020.
Lurbanisme et
larchitecture subissent la loi dairain du marché de
léconomie touristique, et ce malgré les tentatives
dinstaurer un « tourisme durable » ici, et un « tourisme
équitable » là.
Non pas que ces initiatives de substitution
(6) ne soient pas généreuses ou sensées, mais parce quelles
sont marginales, et surtout tributaires de létat desprit
du tourisme de masse et des règles imposées par les
entreprises multinationales de ce secteur.
Rompre avec le
tourisme de masse ne revient pas à le moraliser (respecter
la population daccueil, payer le juste prix, condamner le
tourisme sexuel, etc.
Les retombées sur léconomie nationale de ce tourisme de
masse sont à examiner avec précaution.
Il réclame la
construction de vastes aéroports internationaux et
dinfrastructures lourdes pour dispatcher les touristes
(autoroutes, trains, taxis, autobus, etc).
Le circuit
touristique, quant à lui, demande des parkings pour ses
autobus et des élargissements de chaussées afin de livrer
son lot quotidien de touristes caméscopeurs.
Quant à
larchitecture, elle se charge dédifier des hôtels-ghettos
et des musées conformes à limage du moment.
Le bâtiment,
souvent, est une marque, une icône, un signe, aussi
adopte-t-il une forme et des couleurs facilement
identifiables - cest le cas de la plupart des chaînes
internationales dhôtels et de restaurants.
On ne peut pas
dire que cela contribue à exporter une architecture de
qualité.
Bombay
en huit heures davion empêche de sacclimater, surtout si
le séjour nest que de huit jours.
La voiture à air
conditionné, lhôtel à air conditionné, le musée à air
conditionné, les restaurants à air conditionné, les galeries
marchandes à air conditionné, tout est prévu pour atténuer
les différences climatiques qui existent encore entre votre
pays dorigine et le pays visité.
Les moments sans air
conditionné sont alors vécus comme de véritables hardiesses
déraisonnables qui vous conduisent au bord du risque !
Ils contribuent à une culture
internationale du regard qui se superpose aux cultures
locales, parfois se métisse avec, et plus souvent les
traumatise.
Nos cinq sens ne sont plus en phase directe avec
le monde sensible.
Transformer en « friches
touristiques » les innombrables camps de vacances et autres
stations balnéaires en attendant dimaginer un autre usage ?
Prohiber le tourisme de masse et ne tolérer que lescapade
élitiste ?
Imposer lobtention dun
permis-de-se-conduire-comme-touriste-équitable avec une
police internationale du tourisme, des points en moins pour
chaque infraction au code et, pourquoi pas, des travaux
dutilité voyageuse en cas de faute grave ?
La guerre touristique ne fait que commencer, elle sera
cruelle et mortelle, compte tenu des enjeux économiques,
mais aussi et surtout écologiques et culturels.
Les
migrations qui résultent du tourisme de masse nempêcheront
pas les voyageurs de voyager au rythme de leur pas, de leur
curiosité, de leur appétit dautrui et de leur soif
deux-mêmes.
Exister, nest-ce pas indéfiniment sortir de
soi et y revenir ?
Essai pour une
architecture et un urbanisme de l?
Voir La tyrannie douce de l'air conditionné, par Thierry Paquot (Le Monde diplomatique)
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